Protée & L'Ours et la Lune

Deux farces lyriques

Claudel composa Protée en 1913, reprenant le titre d'un drame satyrique perdu qu'Eschyle avait imaginé pour compléter son Orestie. Quant à L'Ours et la Lune, c'est en 1917 que fut écrite cette farce pour marionnettes inspirée par les malheurs de la première guerre mondiale. Dans L'Ours comme dans Protée, Claudel mêle à la trame historique (la guerre de Troie et celle de 14) des réminiscences du drame passionnel qu'il avait vécu avec Rosalie Vetch quelques années auparavant et qui avait déjà inspiré Partage de midi. Ce qui est nouveau, c'est qu'il essaie de guérir ses blessures en tournant son histoire ainsi que l'Histoire à la farce.
Dans Protée, un petit dieu marin collectionne bourgeoisement des épaves échouées près de son île, des phoques mathématiciens, des satyres et une nymphe cornue du nom de Brindosier. Ne manque à sa collection qu'Hélène pour qui grecs et troyens viennent de s'égorger. Or voici que débarque sur l'île Ménélas accompagné d'Hélène. Protée espère tromper le spartiate pour lui prendre sa femme ; Ménélas aimerait berner Protée pour lui voler de quoi réparer son navire, tandis que Brindosier compte se jouer des deux hommes pour s'enfuir de l'île. S'ensuit un ballet de tromperies qui se transforme en jeu de qui perd gagne.
Dans L'Ours, les farces s'emboîtent en trompe-l'œil. Il s'agit de se moquer d'une vieille Lune amoureuse d'un jeune aviateur mutilé de guerre, à moins qu'il ne s'agisse de tromper un ours en peluche, qui joue les banquiers véreux, pour le forcer à rendre de l'argent dérobé à des orphelins. Mais ne s'agit-il pas plutôt d'inciter l'Aviateur sans pieds à renoncer à son amour pour une jeune femme qui en aime un autre ?
Les deux pièces mettent en scène les illusions terrestres, les déceptions de l'amour et les farces de Dieu dont sont victimes les hommes. Si Protée bafoue tous les désirs matériels et célèbre les forces de la vie et de la liberté, L'Ours est une invitation au détachement et à la libération intérieure.

Sever Martinot-Lagarde