La Jeune Fille Violaine

La Jeune Fille Violaine (2° version)

La première version de La Jeune Fille Violaine fut composée en 1892, après la première version de La Ville. Au drame urbain succédait un drame paysan bâti autour du sacrifice de son héroïne, Violaine : ainsi se parachevait l’épisode de la conversion et se poursuivait la réflexion du poète sur la place et la fonction de la foi et de la religion catholique dans la société.

Texte

La seconde version de La Jeune Fille Violaine fut, de la même façon, composée après la récriture de La Ville, en 1899. Claudel était alors en poste en Chine, où il avait été nommé consul à Fou-tchéou en septembre 1898. Après avoir entrepris le remaniement de son drame au début de l’année 1899 il partit en congé pour l’Europe à l’automne. Après un voyage qui le conduisit en Syrie et en Palestine, il débarqua en France en janvier 1900. C’est à son retour en Chine, à l’automne 1900, qu’il acheva cette seconde version.

Un ingénieur, Pierre de Craon, qui est atteint de la lèpre, vient de bon matin à la ferme de Combernon pour prendre congé. Il est accueilli par Violaine, venue répondre à son appel. Elle écoute Pierre lui expliquer que l’amour s’accomplit dans le don de soi, à l’imitation du Christ. Pierre l’embrasse sur la joue et s’en va. Le père de Violaine, Anne Vercors, qui a brusquement décidé de partir pour l’Amérique, fiance la jeune fille à Jacques Hury. Jalouse, la sœur cadette de Violaine, Mara, calomnie sa sœur auprès de Jacques en lui rapportant le baiser reçu de Pierre. Violaine, atteinte de la lèpre, montre à son fiancé les stigmates de son mal. Persuadé que Violaine l’a trompé, Jacques épouse alors Mara, qui chasse sa sœur après l’avoir dépouillée de son héritage et aveuglée avec de la cendre. Violaine se réfugie au pays de Chevoche, où elle mène une vie misérable dans la forêt. Mara vient lui demander de guérir le fils qu’elle a eu de Jacques et qui est né aveugle. Violaine rend la vue à l’enfant. Pierre de Craon ramène Violaine qu’il a trouvée en train d’agoniser sur un chemin où Mara avait tenté de la tuer. Violaine avoue tout à Jacques et lui pardonne ainsi qu’à sa soeur avant de mourir. La pièce se termine sur le retour d’Anne Vercors et sur la famille réunie.

Signification

La Jeune Fille Violaine garde les apparences du mélodrame et du conte : jalousie d’une sœur vis- à- vis de son aînée, jalousie d’un fiancé à l’égard de sa promise, héritage usurpé, guérison miraculeuse, crime familial…Pourtant, de 1892 à 1899, sans qu’il y ait d’importantes modifications, le sens du drame a changé. Les remaniements apportés s’expliquent par l’évolution intellectuelle et spirituelle de Claudel. La première version de La Jeune Fille Violaine avait été écrite six ans après la conversion de 1886. La seconde version est marquée par la méditation théologique de Claudel, qui, pendant ces cinq années passées en Chine, a lu Thomas d’Aquin. Du drame de la conversion on passe au drame de la vocation monastique évoqué au travers de la figure sacrificielle et solitaire de Violaine. La récriture est pour Claudel l’occasion de transposer un questionnement personnel en évoquant par la médiation du théâtre, comme il le fait d’une autre manière dans les poèmes de Connaissance de l’Est, la tentation alors éprouvée de se consacrer à la vie monastique.

En effet, au cours de son congé en France, Claudel fit une retraite à l’abbaye bénédictine de Solesmes au printemps 1900, puis il séjourna à deux reprises à Saint- Martin de Ligugé, avec l’issue que l’on connaît : Claudel repartit pour la Chine sur l’Ernest- Simons où il tomba amoureux de Rosalie Vetch. De drame paysan collectif La Jeune Fille Violaine se mue en médiation mystique sur le sacrifice, sur le bonheur trouvé dans l’obéissance à l’ordre divin et dans une relation singulière qui unit le Créateur à sa créature, coupée du monde à l’image de Violaine, aveugle, pauvre et isolée par la lèpre. Il y a aussi, avant Partage de Midi et bien avant Le Soulier de satin, une réflexion sur le mal développée autour du personnage de Mara : sans elle la sainteté de Violaine, manifestée à travers la guérison miraculeuse du petit Aubin, ne pourrait s’accomplir. En 1908, dans une lettre à Jacques Rivière (28 janvier 1908) qui avait découvert son théâtre par ce drame, Claudel argumentait sur l’utilité du mal, théorie fondée sur l’etiam peccata de saint Augustin.

Nourris de lectures théologiques, notamment celle de la Somme de Thomas d’Aquin, les dialogues de la seconde version se caractérisent par un didactisme et un lyrisme dont Claudel lui- même fera la critique par la suite, se montrant sévère, par exemple, pour les « divagations architecturales » de Pierre de Craon qu’il supprimera de L’Annonce faite à Marie. De fait la longue description de l’église construite par Pierre de Craon à l’acte IV rappelle Développement de l’Eglise, texte achevé à Ligugé durant l’été 1900.

Approche dramaturgique

Il n’empêche que Claudel a aussi remanié son drame en fonction d’impératifs dramaturgiques. La fable ne change guère dans ses grandes lignes, avec un conflit familial conçu pour symboliser un débat intérieur. L’action se déroule toujours dans le Tardenois natal du poète, mais elle est moins intemporelle : Anne Vercors prend le train. Au souci –très relatif- de réalisme s’ajoute celui de la vraisemblance : Anne part pour l’Amérique à la suite de la mort de son frère, dont l’a informé Pierre de Craon.

Il y a toutefois des modifications. Comme dans La Ville, Claudel supprime des personnages secondaires (les nombreux figurants et figurantes prévus en 1892, Lidine). Il transforme des noms pour en exploiter davantage la symbolique : Bibiane devient Mara, Jacquin Uri Jacques Hury et Eloi Baube le poète Eloi de Craon, puis Pierre de Craon. Ce dernier prend une importance déterminante dans l’intrigue ainsi resserrée : ce n’est pas un hasard si l’acte I s’ouvre sur son apparition et sur la longue discussion qu’il a avec Violaine. Cette figure de bâtisseur, ingénieur devenu architecte, vient appeler Violaine à sa vocation de sainte. Il est l’instrument du sacrifice qui va arracher la jeune fille à sa condition initiale : c’est lui qui provoque la lèpre, les calomnies de Mara, la jalousie de Jacques, le départ d’Anne Vercors.

Dans cette version dont Claudel accentue la poésie lyrique, les personnages ont une dimension allégorique plus nettement marquée. En Violaine, retirée dans la forêt, image de la cathédrale, se superposent l’âme, l’Eglise, l’Epouse élue du Cantique des cantiques. Anne Vercors et Elisabeth, son épouse longtemps stérile, incarnent un couple de patriarches tout droit venu de l’Ancien Testament. Pierre de Craon est une figure évangélique, qui appelle à suivre l’exemple du Christ et à tout abandonner. Ajoutons enfin que cette seconde version souligne davantage l’amour paradoxal et mystérieux de Mara, l’amère marâtre, qui conduit la douce Violaine à la sainteté. Comme dans la première version, le mystère de la sainteté répond au mystère du mal : peut-être est-ce en cela que réside la puissance d’attraction de la pièce.

Mises en scène

Longtemps négligée, La Jeune Fille Violaine fut créée en mars- avril 1944 par la troupe des Jongleurs de Paris à la salle d’Iéna, devant un public peu nombreux. La pièce dérouta par son mélange de réalisme paysan et de poésie mystique. Certains spectateurs –Gabriel Marcel- furent toutefois frappés par le jeu épuré des acteurs et par le pouvoir émotionnel du texte ainsi mis en valeur. Les mises en scène ne furent pas nombreuses dans l’ensemble : il faut citer celle, très appréciée, de Jean- Pierre Dusséaux en février 1977 au Bio Théâtre (ex- théâtre de la Potinière).

Pascale ALEXANDRE

 

 

Bibliographie :
Jeanne Le Hir, Une lecture de la deuxième version de La Jeune fille Violaine, Publications de l’Université de Grenoble, 1979.