L'Echange

L'Échange
L'Échange
mise en scène de Jean Dautremay
Comédie Française (1995)
avec Éric Ruf (Louis Laine)
et Muriel Mayette (Marthe)

L’Echange

Texte

L’Echange est une pièce doublement américaine : composée aux Etats- Unis à la fin du XIX° siècle, elle met en scène une action qui se déroule dans cette même contrée. Claudel commença la pièce en 1893, dès son arrivée à New York, et l’acheva à Boston en juin ou en juillet 1894 (lettre à Maurice Pottecher du 19 juillet 1894).

La genèse de la pièce coïncide avec les débuts de son auteur dans la carrière diplomatique. Après avoir été reçu au concours des Affaires étrangères et avoir passé un an au Quai d’Orsay, Claudel est nommé vice- consul en février 1893 et affecté à New York, où il débarque le 2 avril 1893. Au début, l’exil lui pèse et il s’ennuie au consulat. Il fait de nombreuses lectures dont certaines –Tocqueville, les ouvrages de Charles G. Leland sur le folklore indien- viendront nourrir L’Echange. Il est malgré tout séduit par le cosmopolitisme de la ville, dont le gigantisme l’a surpris à son arrivée. A la fin de l’année 1893 il est affecté à Boston où il reste jusqu’en février 1895. C’est durant ce court séjour américain qu’il écrit L’Echange. En 1951, plus de cinquante ans plus tard, il reprendra sa pièce à la demande de Jean- Louis Barrault qui souhaite la monter et la remaniera : ce sera la seconde version de L’Echange.

L’action se déroule sur la côte est des Etats- Unis, dans la propriété où vivent un riche homme d’affaires américain, Thomas Pollock Nageoire, et Lechy Elbernon, une actrice. Un jeune couple désargenté, Louis Laine, métis d’Indien, et Marthe, son épouse, y font office de gardiens. Louis a rencontré Marthe en France, dans la campagne où elle vivait sans jamais avoir quitté son village. Rêveur, épris de liberté et de vastes horizons, Louis vient de tromper la sage Marthe avec Lechy Elbernon. De son côté, Thomas Pollock, pour qui « il n’est de valeur que de l’or », convoite Marthe qu’il finit par acheter à Louis contre une liasse de dollars. Le chassé- croisé amoureux se termine mal. Louis décide de partir, abandonnant à la fois Marthe, qui tente en vain de le retenir, et Lechy Elbernon, qui le menace de mort. Désespérée et pressentant le malheur, Marthe lance une longue plainte, où elle demande justice face à Dieu et à l’univers. Mais le destin s’accomplit. Lechy Elbernon se venge : elle fait assassiner son amant, ramené mort sur son cheval, et elle incendie la maison de Thomas Pollock, ainsi ruiné. Elle s’écroule ivre- morte sur le sol tandis que Marthe accepte la main tendue de Thomas Pollock.

Signification

Le titre de la pièce en résume remarquablement l’action. Celle- ci se noue toutefois à différents niveaux et on ne saurait s’en tenir à l’échange sentimental et à l’échange commercial que ce dernier entraîne, avec la vente de Marthe contre une poignée de dollars. De même que La Jeune Fille Violaine a les allures d’un conte ou d’un mélodrame, de même L’Echange a l’apparence d’un vaudeville à l’américaine qui tourne mal : chassé- croisé amoureux, adultère, jalousie, meurtre…

En effet, comme dans les autres drames de L’Arbre, cette fable grossière dissimule une quête identitaire et une réflexion sur les valeurs, matérielles, économiques, spirituelles et esthétiques. L’Echange est d’abord un drame intime où, à la suite de la conversion de 1886, se projettent les facettes conflictuelles d’un moi pluriel : un échange de moi avec moi, d’une certaine manière. Claudel en faisait ainsi l’aveu à Marguerite Moreno : « Je me suis peint sous les traits d’un jeune gaillard qui vend sa femme pour retrouver sa liberté. J’ai fait du désir perfide et multiforme de la liberté une actrice américaine, en lui opposant l’épouse légitime en qui j’ai voulu incarner « la passion de servir ». En résumé, c’est moi- même qui suis tous les personnages, l’actrice, l’épouse délaissée, le jeune sauvage et le négociant calculateur » (lettre du 29 avril 1900).

Cet échange met aussi aux prises l’ancien monde, représenté à la fois par Marthe, la paysanne française, et Louis, dernier survivant d’une race indienne en voie d’extinction, et le Nouveau monde, incarné par Thomas Pollock Nageoire. A la suite de La Ville (la première version date de 1890- 1891), Claudel poursuit sa réflexion sur la civilisation et sur l’édification d’un ordre nouveau. On a souvent mis en relation la composition de L’Echange avec la publication de L’Argent par Zola en 1891. De fait, en 1893, Claudel songeait à une dramaturgie de l’or. Comme le roman naturaliste, mais de façon très différente, la pièce évoque les réalités économiques et financières d’une Amérique en pleine reconstruction après la guerre de Sécession : trusts, crise de l’argent, usines…A cet univers individualiste, mécanique et sans âme, elle oppose la vieille Europe catholique et les vastes horizons païens d’un monde indien en train de sombrer et de disparaître après la guerre de la Prairie.

L’Echange orchestre surtout une réflexion sur les valeurs. L’ordre nouveau, social et moral, ne saurait se fonder que sur de vraies valeurs : ainsi faut-il comprendre l’alliance conclue à la fin de la pièce entre Marthe et Thomas Pollock, qui a su échanger de fausses valeurs (le paquet de dollars) pour acquérir les valeurs authentiques incarnées par la jeune femme. Les personnages de la pièce représentent en effet des valeurs à la fois opposées et complémentaires, par lesquelles ils s’attirent et s’affrontent tour à tour : Louis Laine, figure de Rimbaud et du poète maudit, a été séduit par Marthe, dont le prénom renvoie aux deux femmes mentionnées dans les Evangiles, Marthe et Marie de Magdala. La pièce s’interroge sur la conciliation –encore difficile- de la poésie et des valeurs spirituelles, dont la victoire, à la fin de la pièce, reste très ambiguë.

Approche dramaturgique

L’Echange rompt avec le foisonnement des premiers drames composés par Claudel, y compris les drames récrits et publiés dans L’Arbre. On parle souvent de classicisme à propos de cette pièce. De fait, la structure en est simple : trois actes qui se déroulent sur une journée, depuis l’aube jusqu’au coucher du soleil, dans un même lieu. Les trois unités –temps, lieu, action- sont respectées dans un huis- clos qui met face à face quatre personnages. Une telle épure dramaturgique est remarquable dans le théâtre de Claudel.

Fait tout aussi exceptionnel, le dramaturge a planté le décor dans un lieu précis : l’Amérique des nineties. Même s’il le fait par le biais d’allusions souvent très elliptiques, pour ne pas dire cryptées, il évoque les réalités concrètes de ce pays qu’il découvre : son histoire, le folklore indien, sa situation économique, sociale, financière…

L’Echange n’est pas pour autant une « tranche de vie » réaliste. Les légendes indiennes dont se nourrit le texte n’ont pas pour finalité une quelconque couleur locale. Elles fondent la poésie du texte et servent le tragique constitutif du personnage de Louis. De même, les trois unités n’ont pas pour but une vraisemblance dont le dramaturge n’a cure. Elles contraignent les personnages à la confrontation, en les plaçant dans une situation dramatique qui doit les révéler à eux- mêmes.

On note dans ce drame des effets scéniques forts : la nudité de Louis au début de la pièce, le cheval qui apporte le cadavre du jeune homme à la fin, l’actrice ivre- morte…En 1894, Claudel disait avoir songé à faire jouer sa pièce. Toutefois l’échange passe avant tout par la parole dans cette première version. S’y succèdent duos, trios, quatuors, ainsi que le superbe monologue de Marthe qui ouvre l’acte III.

Mises en scène

La pièce fut créée le 22 janvier 1914 au théâtre du Vieux- Colombier, dans une mise en scène de Jacques Copeau. Copeau jouait le rôle de Thomas Pollock, Dullin celui de Louis Laine, Marie Kalff celui de Marthe et Louise Marion celui de Lechy Elbernon. Elle fut très souvent reprise par la suite, notamment par Georges Pitoëff en 1937, au théâtre des Mathurins, avec Ludmilla Pitoëff dans le rôle de Marthe, et, plus récemment, par Antoine Vitez (théâtre national de Chaillot, 1986). Certains metteurs en scène sont toutefois séduits par le ton parodique, plus moderne, de la seconde version.

Pascale ALEXANDRE

 

 

Bibliographie :
Pierre Brunel, L’Échange de Paul Claudel, édition critique de la première version, Les Belles Lettres, 1974.
Pascale Alexandre-Bergues, édition critique de la seconde version de L’Échange, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2002.
Édition de Michel Lioure, première version,  Gallimard,  Folio théâtre, 2011. Bibliographie.