Architecture et thématiques

Extrait

Nul scrupule ne faisait trembler la main de nos vieux imagiers quand d’un ciseau sans malice ils faisaient sortir Ève à l’état d’innocence de la pierre de nos cathédrales. Mais un problème infiniment plus ardu, et, à dire le vrai, formidable, se proposait aux artistes de la Renaissance, non moins chrétiens, je m’en tiens assuré, que leurs devanciers. Le moment était venu que tous les voiles se levassent et que l’ignorance ne servît plus de masque au mystère. Le corps humain, débarrassé de ses accoutrements temporels, il fallait que les savants ne fussent plus seuls à l’interroger. Il fallait qu’il fût regardé en face ; et non plus seulement dans l’édifice abstrait de ses puissances et de ses proportions : à quoi ne manquèrent pas tous ces ingénieurs, architectes et dessinateurs de la Beauté sur qui planent les noms de Michel-Ange et de Léonard de Vinci. Eux, ces peintres de Venise, il se proposait à leurs pinceaux, toute nue, une âme en train de rayonner la couleur, la musique et la volupté, l’âme toute nue dans un redoutable attrait en train de rayonner la femme ! Il ne s’agissait pas, comme pour les païens, de pourvoir au culte par des idoles, d’incarcérer une présence dans du poids. La chair ensevelie, le moment était venu à la fin dans la gloire de lui laisser respirer le soleil. Quel éblouissement ! Le corps de la femme, ce corps vivant et palpitant, voici qu’il s’agissait d’en accueillir le mystère. D’en intercepter le reflet sur cette toile tendue, quelque chose y naît délicieusement sous la lente caresse du martre, cette brosse à mes doigts trempée dans l’huile et le pigment, l’or et l’ombre ! Ce que les mains, ce que les membres de l’amant sont à jamais impuissants à retenir, à contenir et à posséder, je le fais ! Je fais cette femme. Il naît peu à peu sous les apports de ma palette, une volupté intelligible, une beauté explicatrice, l’être humain pathétiquement, ingénument, tel que Dieu l’a fait, non point une machine à œuvres, mais ce corps sacré, ce corps lucide, qui est une émanation de l’âme, dans la plénitude royale de sa tentation ! Ève, dont le nom signifie : la Vivante ! […] Dieu a créé la femme pour être désirable. Ce désir par lui-même est bon, il est saint, et ce n’est pas la faute du Créateur si à lui depuis la transgression s’est amalgamé inextricablement l’abus. Le peintre, voulant nous montrer la femme, ne peut nous la montrer que désirable. Le voilà présenté pour votre contemplation à votre étude, ce jardin clos par le contour, ce paradis à votre portée. Le point était de nous montrer un tel objet qu’il ne peut être désiré que par le moyen de l’esprit. Le point était de venir à bout, comme du poids par le moyen de l’enveloppe, de la luxure par le moyen de la beauté. Voici la créature immortelle, telle que Dieu l’a conçue dans Sa complaisance, dépouillée de tout artifice par elle-même à elle-même ajouté, dans la simplicité de sa comparution. Voici celle de la part de Dieu en connivence avec notre cœur qui a été chargée de nous dire qu’elle est la plénitude et le bonheur.

Paul Claudel interroge le Cantique des cantiques (1948), Le Poëte et la Bible II, Gallimard, 2004, p. 217-218.

 

 

 

 

Deux grands ensembles dominent l’œuvre exégétique.

Le premier est centré sur l’Apocalypse. Claudel lui consacre son premier commentaire, Au milieu des vitraux de l’Apocalypse, y revient dans les années 1940 avec Paul Claudel interroge l’Apocalypse et en fait à nouveau la matière de « suppléments » dans les années 1950. À ces textes s’ajoutent conférences et articles qui montrent l’attrait irrésistible vers ce texte, le plus obscur de tous et, partant, le plus intrigant pour l’apprenti exégète.

Le deuxième ensemble est formé des textes centrés sur la figure de Marie. L’Épée et le miroir, premier grand commentaire marial, prend pour objet les sept douleurs de la Vierge et forme une sorte de diptyque avec Un poète regarde la Croix, commentaire des sept dernières paroles du Christ. Claudel commence ensuite un immense « poëme » sur l’Assomption, Assumpta est Maria, qui l’occupe pendant dix ans et qu’il ne parvient pas à unifier. Il en tire La Rose et le rosaire, puis Paul Claudel interroge le Cantique des cantiques ainsi que plusieurs textes de moindre envergure.

 

Parmi de multiples thématiques, deux objets attirent le plus volontiers la méditation claudélienne. Il y a, d’une part, la prophétie, qu’il s’agit d’abord d’élucider puis de voir se réaliser. La fascination de Claudel pour l’Apocalypse rejoint son goût pour les prophètes de l’Ancien Testament et, entre tous, pour Isaïe auquel il consacre plusieurs commentaires (L’Évangile d’Isaïe, Introduction à Isaïe dans le mot à mot). La parenté entre le prophète, habité par l’Esprit, et le poète visité par l’inspiration explique sans mal la part d’identification qu’on peut y lire. La Bible est un poème, spécialement dans ses textes prophétiques ; qui mieux qu’un poète pourrait en déchiffrer le sens et le faire résonner ?

L’autre thématique centrale est celle de la femme, qui domine également le théâtre claudélien. Énigme vivante, objet désirable entre tous, la femme est de façon privilégiée la Vierge Marie, que Claudel voit représentée, suivant la tradition, dans la femme couronnée d’étoiles de l’Apocalypse et dans la cohorte des « saintes femmes » de l’Ancien Testament.

 

Marie-Ève Benoteau-Alexandre