Œuvre exégétique

Qui lit les commentaires bibliques ?

Extrait

Assise et qui regarde le feu

Une femme assise et qui regarde le feu, c’est le sujet d’une des dernières sculptures de ma pauvre sœur, la conclusion de sa douloureuse existence. Est-ce qu’il est possible à quelqu’un, prenant position au dehors, de voir son âme ? Je ne parle pas du visage : la posture seulement. Moi, quand il m’arrive de me rappeler de mon âme, c’est ainsi que je la verrais. Une femme assise et étroitement enveloppée dans son châle, assise et qui regarde le feu. Elle est bienheureusement assise et toute seule, il n’y a personne, tout le monde est mort ou c’est la même chose. Il pleut violemment au dehors, une lamentation intarissable de toute la terre. C’est une raison de plus de se serrer étroitement dans son châle. Assise et qui regarde le feu. Le châle, c’est quoi ? La Foi ? La Sainte Écriture ? l’œuvre accomplie ? ou simplement une réquisition de cette conscience en nous qui a froid ? Il y a en moi une certaine volonté de me rétrécir, d’échapper à la divagation, de serrer sur moi mon identité (c’est à peu près le mot latin coarctor). Bien sûr que ce n’est pas le désespoir, mais il est doux d’être débarrassé de l’espérance, de s’être retiré au dedans, de coïncider par toute la surface de son être avec le présent. Et si j’ai fait le mal, du moins je ne tiens plus à aucune opinion de moi-même, et pour le tort fait à Dieu en même temps qu’au prochain, c’est l’affaire au dehors de ce déluge inconsolable : Je suis atterri dans le néant, dans une espèce de considération amère et tranquille. Assise et qui regarde le feu. […]

Octobre 1940

La Rose et le rosaire (1947), Le Poëte et la Bible I, Gallimard, 1998, p. 1311.

Le versant exégétique est bien moins connu que le reste de l’œuvre. Claudel s’en est plaint amèrement dans son Journal, regrettant que ce qu’il estimait être la part la plus importante de son œuvre trouve aussi peu d’écho. Plusieurs facteurs ont pu jouer :

Architecture et thématiques

Extrait

Nul scrupule ne faisait trembler la main de nos vieux imagiers quand d’un ciseau sans malice ils faisaient sortir Ève à l’état d’innocence de la pierre de nos cathédrales. Mais un problème infiniment plus ardu, et, à dire le vrai, formidable, se proposait aux artistes de la Renaissance, non moins chrétiens, je m’en tiens assuré, que leurs devanciers. Le moment était venu que tous les voiles se levassent et que l’ignorance ne servît plus de masque au mystère. Le corps humain, débarrassé de ses accoutrements temporels, il fallait que les savants ne fussent plus seuls à l’interroger. Il fallait qu’il fût regardé en face ; et non plus seulement dans l’édifice abstrait de ses puissances et de ses proportions : à quoi ne manquèrent pas tous ces ingénieurs, architectes et dessinateurs de la Beauté sur qui planent les noms de Michel-Ange et de Léonard de Vinci. Eux, ces peintres de Venise, il se proposait à leurs pinceaux, toute nue, une âme en train de rayonner la couleur, la musique et la volupté, l’âme toute nue dans un redoutable attrait en train de rayonner la femme ! Il ne s’agissait pas, comme pour les païens, de pourvoir au culte par des idoles, d’incarcérer une présence dans du poids. La chair ensevelie, le moment était venu à la fin dans la gloire de lui laisser respirer le soleil. Quel éblouissement ! Le corps de la femme, ce corps vivant et palpitant, voici qu’il s’agissait d’en accueillir le mystère. D’en intercepter le reflet sur cette toile tendue, quelque chose y naît délicieusement sous la lente caresse du martre, cette brosse à mes doigts trempée dans l’huile et le pigment, l’or et l’ombre ! Ce que les mains, ce que les membres de l’amant sont à jamais impuissants à retenir, à contenir et à posséder, je le fais ! Je fais cette femme. Il naît peu à peu sous les apports de ma palette, une volupté intelligible, une beauté explicatrice, l’être humain pathétiquement, ingénument, tel que Dieu l’a fait, non point une machine à œuvres, mais ce corps sacré, ce corps lucide, qui est une émanation de l’âme, dans la plénitude royale de sa tentation ! Ève, dont le nom signifie : la Vivante ! […] Dieu a créé la femme pour être désirable. Ce désir par lui-même est bon, il est saint, et ce n’est pas la faute du Créateur si à lui depuis la transgression s’est amalgamé inextricablement l’abus. Le peintre, voulant nous montrer la femme, ne peut nous la montrer que désirable. Le voilà présenté pour votre contemplation à votre étude, ce jardin clos par le contour, ce paradis à votre portée. Le point était de nous montrer un tel objet qu’il ne peut être désiré que par le moyen de l’esprit. Le point était de venir à bout, comme du poids par le moyen de l’enveloppe, de la luxure par le moyen de la beauté. Voici la créature immortelle, telle que Dieu l’a conçue dans Sa complaisance, dépouillée de tout artifice par elle-même à elle-même ajouté, dans la simplicité de sa comparution. Voici celle de la part de Dieu en connivence avec notre cœur qui a été chargée de nous dire qu’elle est la plénitude et le bonheur.

Paul Claudel interroge le Cantique des cantiques (1948), Le Poëte et la Bible II, Gallimard, 2004, p. 217-218.

 

 

 

 

Deux grands ensembles dominent l’œuvre exégétique.

Bibliographie de l'œuvre exégétique

Éditions: 

Œuvres complètes, t. XIX à XXVIII, Gallimard, 1962-1978.
Le Poëte et la Bible, éd. M. Malicet, X. Tilliette et D. Millet-Gérard, t. I et II, Gallimard,1998 et 2004.

Bibliographie critique: 

Dominique MILLET-GÉRARD, Paul Claudel et les Pères de l'Église. Champion, 2016. Coll. Poétique et Esthétique XX°-XXI° siècles n° 30. 1 vol., 482 p.

Jacques Petit, Claudel et la Bible. Inventaire de l’œuvre exégétique, Archives des lettres modernes 196, Archives Paul Claudel 13, Minard, 1981.
La Bible de Paul Claudel, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2000 [répertoire des citations bibliques dans les commentaires exégétiques].

Chez Minard, série Revue des lettres modernes, Paul Claudel n°13 (Paul Claudel, lecteur de la Bible, 15 (Claudel et le Cantique des Cantiques, 1989), 16 (Claudel et l’Apocalypse 1, 1994), 17 (Claudel et l’Apocalypse 2, 1998).
Bulletin de la Société Paul Claudel175, 2004, et n°185, 2007.
L’Écriture de l’exégèse dans l’œuvre de Paul Claudel, éd. D. Alexandre, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2006.

André Espiau de La Maëstre, Paul Claudel bibliste et ses prophètes, Annales littéraires de l’Université de Besançon, 1993.
André Espiau de La Maëstre, L'Imprégnation biblique des Œuvres en prose de Paul Claudel, Presses universitaires franc-comtoises, 1999.
Claudia Julien, Paul Claudel interroge le Cantique des cantiques, Annales littéraires de l’Université de Besançon, Les Belles Lettres, 1994.
Dominique Millet-Gérard, Anima et la Sagesse. Pour une poétique comparée de l’exégèse claudélienne, Lethielleux, 1990.
Dominique Millet-Gérard, Claudel thomiste ?, Champion, 1999.
Dominique Millet-Gérard, La Prose transfigurée, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2005.
Regards sur Claudel et la Bible, Poussière d’or, 2006.
Marie-Ève Benoteau-Alexandre, Les Psaumes selon Claudel. Champion, 2012
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