Journal

Claudel et la littérature

PAUL VERLAINE

(...)
J'ai appelé Verlaine le fils de l'Ardenne et de l'ardoise. Et en effet l'ardoise, c'est elle, je crois, au seuil de cette conférence qui me fournit le ton juste, non pas seulement cette visière bleue qui coiffe si noblement nos châteaux de la Loire, ni celle qui sourit, attentive à tous les reflets, dans le vers du vieux Du Bellay :
Plus que le marbre grec me plaît l'ardoise fine.
Je parle surtout de l'ardoise de la Meuse, celle de Fumay et de la Belgique, cette liasse de feuilles noires arrachées aux archives de la nature, le souvenir profondément emmagasiné de ces ciels du Nord qui interposent entre le soleil et nous un voile perpétuel de mélancolie, et vers qui cette terre de forêts et de fumées, exhale à longueur de temps ses vœux de fidélité et de veuvage. L'ardoise toujours humide et plus sombre que la pluie ! "Ô les beaux étangs noirs", écrira plus tard le poète, "qui clapotaient gais et sinistres en plein vent dans l'âpre prairie !" Et j'ajouterai moi-même : Ô longs détours de la Sambre ! ô canaux de Beloeil ! ô sombres après-midi d'été ! œil pers de l'obscure naïade sous le pont de Charleville ! Quand l'étudiant de l'enfer parisien, la bouche ardente encore de sa première gorgée d'alcool, montait vers Paliseul, ce pays de sa famille où tant de gens portent encore son nom, c'était l'âme fraîche de l'ardoise qui l'accueillait, et dans le souffle d'une pureté reconquise l'invitation de la profondeur et de la feuille ! L'arôme amer de la résine, la complaisance momentanée à l'herbage d'une eau qui tout à l'heure d'un trait va s'échapper en bouillonnant sur les pierres déchirantes, ce tilleul ému par le soir, en bas dans son étroite tranchée la Meuse solennelle et presque funèbre, tout ce paysage, il me semble que j'en respire l'atmosphère dès les premiers recueils de Paul Verlaine et que l'accent du terroir s'y fait entendre. Comme une vitre qui condense l'haleine, on dirait que l'ardoise a tendu sa page opaque toute nourrie de ténèbres et moirée de reflets, au vagabond, pour y laisser la trace d'une main à la fois incertaine et habile. (…)
 
[Bruxelles, 24 janvier 1935]
 
Accompagnements. Œuvres en Prose. Gallimard, Pléiade, p. 491.

Une connaissance catholique

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