Expédition Japon : sur les pas de Claudel et Guimet

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Exposition

Relations de Paul Claudel avec les peintres de Kyoto qui l'ont illustré. Livret établi sous la responsabilité scientifique de Michel Wassermann

Du 19 avril au 30 septembre 2005
Muséum de Lyon

 

Paul Claudel et les peintres de Kyoto

Ambassadeur de France à Tokyo entre 1921 et 1927, Paul Claudel a conçu une véritable passion pour Kyoto, l'ancienne capitale, où il se rend dès que ses fonctions (ou ses congés) l'y autorisent. Touriste infatigable, il quadrille littéralement la ville, dont il ne se lasse pas de parcourir les temples, les jardins et les palais. Il est assidu aussi auprès des amis qu'il s'est faits à Kyoto, des peintres surtout, qui témoignent de la survivance de l'ancienne manière, à l'encre ou aux pigments naturels, dans ce Japon de la modernisation où beaucoup de leurs confrères se sont convertis sans trop d'états d'âme à la peinture de style occidental. Il considère comme l'un des buts de sa mission diplomatique de faire connaître ces maîtres au public français, et c'est ainsi qu'il a encouragé l'entrée dans les collections du Musée du Luxembourg (qui joue alors le rôle de Musée National d'Art Moderne) de pièces représentatives de Seihô Takeuchi et de Shunkyo Yamamoto, les deux peintres qui dominent alors l'Ecole de Kyoto. Décorés de la Légion d'Honneur sur la recommandation de Claudel, les artistes ne seront pas des ingrats, et lui réserveront dans leur villa-atelier des réceptions fastueuses où il se livrera à l'une de ses passions japonaises, le poème échangé contre un dessin ou, plus près encore de l'antique tradition de la peinture lettrée à la chinoise, le poème écrit à même l'œuvre picturale.

C'est toutefois avec l'un de leurs collègues plus jeune, Keisen Tomita, figure relativement marginale qui habite dans la périphérie de Kyoto une chaumière dont la rusticité l'enchante, que Claudel va se livrer tout au long de son séjour japonais à une expérience concertée de collaboration artistique. Quatre ouvrages poétiques édités au Japon même le furent avec le concours de ce peintre au graphisme léger, qui allait aussi jouer un rôle décisif dans la genèse des Cent phrases pour éventail (1927), recueil majeur où le poète français cherche à retrouver l'esprit du poème bref à la japonaise, le haiku, tout en concevant la calligraphie et la disposition des lettres de l'alphabet comme l'élaboration d'une sorte d'écriture idéogrammatique occidentale.


Paul Claudel au Japon

Claudel a passionnément aimé le Japon, qui le lui rend bien d'ailleurs : le cinquantenaire de sa disparition est célébré en cette année 2005 avec tout autant de ferveur dans ce pays d'élection que dans le sien propre. Diplomate, il y était adulé. Sa réputation d'écrivain l'avait précédé, et l'« Ambassadeur-poète » (shijin taishi) revint les bras chargés d'œuvres merveilleuses qui lui avaient été remises en cadeau par les peintres ses amis, et qui ont longtemps orné les murs de son château de Brangues, dans l'Isère, avant d'être réparties entre les membres d'une descendance nombreuse et remarquablement fidèle à sa mémoire.

Demeurent aussi à Brangues des exemplaires d'éditions à tirage confidentiel des ouvrages poétiques, notamment des recueils associant le texte et l'image dans l'espace inhabituel d'une feuille de papier découpée en forme d'éventail.

S'ajoutent à cela, enfin, les œuvres envoyées à l'initiative de Claudel au Musée du Luxembourg, et qui ont transité au gré des déménagements successifs du Musée National d'Art Moderne (Jeu de Paume, Palais de Tokyo, Centre Georges Pompidou), avant d'être aujourd'hui conservées, comme il sied mieux du reste à de tels objets, au Musée National des Arts Asiatiques - Guimet.

Ce sont ces œuvres, dont beaucoup sont présentées pour la première fois dans une grande institution publique, qui font l'objet de l'actuelle exposition au Muséum, l'ancien Musée Guimet de Lyon. On gardera présent à l'esprit, en les admirant, qu'elles ont été composées, ou pieusement conservées, par un grand écrivain français qui eut des choses japonaises une compréhension si intime et si aimante qu'il demeure encore, quatre-vingts ans après la fin de sa mission, l'emblème même de la relation à nulle autre pareille qui lie les deux nations, grandes puissances esthétiques s'il en est.

 

Michel WASSERMAN
Professeur à l'Université
Ritsumeikan (Kyoto)